ANFORM GUYANE N99

novembre - décembre 2021 • anform ! 47 aux Antilles-Guyane. Cette pra- tique reste pourtant confidentielle, taboue parfois, et peut s’avérer dangereuse. “Le fait d’aller voir un gadèdzafè avant un médecin retarde la prise en charge médi- cale” , regrette le Dr Foucher. “La base, c’est de consulter un médecin. Les gadèdzafè, eux, soignent les pathologies qui ont juste besoin d’un effet placebo. Et il faut faire attention, il y a souvent des cas d’abus financiers et sexuels”, ajoute le psychiatre. En 2011, un gadèdzafè comparais- sait devant la cour d’assises de Guadeloupe pour viols. En 2013, c’est un sorcier qui est séquestré par deux jeunes, persuadés de subir son mauvais sort. MONDE SECRET Plus récemment, en novembre 2019, un habitant découvre devant chez lui une fourchette et deux cuillères “marées” avec une culotte rouge dans un sac de sucre. Le tout est enfermé dans plusieurs sacs bruns. Le déballage filmé au téléphone et ensuite publié sur les réseaux sociaux fait alors 50 000 vues ! Dans la vidéo, la personne qui filme ne semble pas vouloir donner de l’importance à ces pratiques, mais prend pourtant beaucoup de précautions à ouvrir le tout, du bout de doigts. Une attitude ambivalente qui résume bien notre rapport à ces pratiques. Bernard côtoie ces milieux depuis sa majorité. “Il y a de tout, des charlatans, qui ne pensent qu’à l’argent et des séanciers inves- tis qui respectent la “déontologie” du gadèd . C’est-à-dire des gué- risseurs qui savent renvoyer vers des médecins lorsque le trouble est “mécanique”. Dès lors qu’il n’y a pas de problème d’orgueil, ils savent conseiller.” Selon ce pas- sionné de sorcellerie, ils seraient une vingtaine en Guadeloupe, “un monde secret, gouverné par des initiés, des Haïtiens, des Africains, des Guadeloupéens…”, ajoute-t- il. Maître Djas, un des rares ayant accepté de répondre à nos ques- tions, pratique surtout la voyance, et donne des prières pour répondre aux problèmes de santé des gens. “Je reçois parfois des personnes pour qui la médecine n’a rien donné. Je suis croyant, vous savez, et nos ancêtres avant l’arrivée de la médecine, faisaient comment ? Moi, je prie. C’est un héritage familial que j’ai reçu, ce n’est pas quelque chose que l’on apprend.” Un gadèdzafè, c’est quelqu’un qui regarde les affaires. “C’est à double sens, il regarde, mais il garde, dans le sens de préserver. Un séancier donne des séances, comme le psy- chanalyste d’ailleurs”, sourit Dany Joseph Ducosson, pédopsychiatre à la retraite à Gourbeyre. “Et si les gadèdzafè font un travail d’écoute, ils n’ont pas la même approche qu’un psychanalyste. C’est autre chose encore. Eux cherchent un coupable, pas moi. Lorsque les gens viennent voir un médecin, ils parlent de l’absence, du manque, d’un problème, et ils attendent. Le médecin questionne, échange et donne son ordonnance. Le gadèdzafè prescrit, mais parle peu. Il cherche peu, il a un système d’ex- plications très rapide. Le mal et le persécuteur sont identifiés, il donne alors des méthodes pour s’en pré- server. À chaque fois, cela a un lien avec le corps et l’esprit. Ces deux éléments sont très liés en Guade- loupe. Beaucoup portent des petits sachets autour du cou, en contact avec le corps, pour soulager l’es- prit… Il y a des médailles aussi, les herbes, les bains…” , explique Dany Joseph Ducosson. “MALADIE À SORCIER” Pour elle, les guérisseurs ont leur place dans la société. Il faut être sim- plement conscient des limites et des risques. “Les médecins généralistes ont une vision simpliste du rapport corps/esprit, et ne prennent pas tou- jours le temps d’écouter. Ils regardent les symptômes, certains ne touchent même pas le corps. Le psychomo- teur est très important et on ne le prend pas assez en compte dans la médecine générale. Là-dessus, les gadèdzafè peuvent faire du bon boulot. L’inconvénient, c’est qu’ils enferment le patient dans une situa- tion de persécution et la victimisation n’apporte rien. On a une maladie, on est atteint, mais on n’est pas victime, la posture n’est pas du tout la même. La médecine fait des choses que les gadèdzafè ne font pas. Et je ne parle que des gadèdzafè sérieux. Les sérieux disent : “Ça ce n’est pas une maladie à sorcier, mais une maladie à médecin.” Les “sérieux” renvoient le malade vers un prati- cien.” Et d’ajouter qu’il faut rester méfiant. “Il n’y a pas de conseil de l’ordre des gadèdzafè , comme il y en a pour les psychanalystes !”

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